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Séminaire de l’Observatoire à Rabat (Maroc) – Faire évoluer le maintien de la paix des Nations unies : entre efforts de réforme et mise en œuvre sur le terrain – 21 mai 2026

Le GRIP, pilote de l’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix, a organisé le 21 mai un séminaire au sein du Cercle Mess des Officiers (CMO) de Rabat en présentiel, et portant sur le thème « Faire évoluer le maintien de la paix des Nations unies : entre efforts de réforme et mise en œuvre sur le terrain ».

Cet évènement s’est déroulé en marge de la Conférence ministérielle francophone sur le maintien de la paix, qui a vu adopté la Déclaration de Rabat. Il a été organisé en collaboration avec la Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du ministère des Armées français, partenaire fondateur de l’Observatoire, et avec le soutien des Forces Armées Royales du Maroc.

Cet évènement s’est inscrit dans la continuité des travaux et intérêts de l’Observatoire pour l’avenir du maintien de la paix depuis sa création. Certains travaux récents portaient notamment sur L’ONU et le maintien de la paix : défis et prospective (Liégeois 2025), L’équilibre entre standardisation et adaptations des opérations de paix – Comment éviter la surcharge des mandats ? (Pemboura 2026), Flexibilité et adaptabilité des missions de l’ONU : la FINUL entre opportunités et limites contextuelles (Aoun 2026), ou bien encore L’ONU à la croisée des chemins : gouverner les technologies numériques qui intègrent l’IA tout en les utilisant dans ses opérations de paix(Younsi, 2026).

Le séminaire du 21 mai entendait nourrir la réflexion sur les processus de réforme des opérations de paix (OP) des Nations unies, alors même que celles-ci font face à des contraintes budgétaires accrues et des attentes opérationnelles toujours plus complexes.

Visionner les vidéos du séminaire

Consulter le synopsis et le programme final (FR)

Les discussions étaient structurées comme telles :

  • Un premier panel s’est concentré sur la réorganisation du Secrétariat à l’aune de la réforme interne majeure en cours de mise en œuvre à New York.
  • Un second panel a abordé les défis de terrain rencontrés par les personnels déployés faisant face à la mise en place des plans de contingence et de la réduction des effectifs.
  • Un dernier panel a évoqué les pistes d’évolution pour le maintien de la paix à plus long-terme, notamment à travers des nouveaux modèles et de nouvelles stratégies.
  • Plusieurs constats notables sont ressortis des discussions du séminaire :

-L’attachement collectif clair des États membres de l’ONU, réitéré entre autres lors de la réunion ministérielle francophone du 20 mai, au système de maintien de la paix onusien ;

– Le besoin de faire évoluer, voire repenser cet outil international afin de l’adapter aux nouvelles réalités internationales, que ce soit la complexification des terrains de déploiement comme le recul du multilatéralisme ;

– Si le maintien de la paix a connu des remises en cause, réformes et évolutions régulières depuis sa création, il se trouve à un moment charnière de son histoire, et doit composer avec des changements particulièrement rapides et profonds ;

– La réduction des capacités et des effectifs des missions risque d’éroder durablement leur légitimité et leur crédibilité, que ce soit auprès des États Hôtes comme des populations locales ;

– Les nouvelles technologies peuvent constituer une piste de réponse intéressante sur certains aspects critiques du travail de terrain (lutte contre la désinformation, renseignement et reconnaissance etc.), mais ne doivent pas être érigées en solution ultime.

Trois recommandations clés peuvent être identifiées :

–  Soutenir des restructurations internes qui lèvent des freins bureaucratiques ou des effets « silo », au service d’un travail collectif plus efficient  ;

– Prioriser les tâches les plus essentielles et définir le seuil stratégique opérationnel en deçà duquel la mission ne peut plus agir décemment ;

– Renouveler la pertinence politique du maintien de la paix en tenant compte des attentes des partenaires locaux et en s’efforçant de formuler des propositions claires et opérationnalisables.

 

Mots d’introduction :

Les différents partenaires de cet évènement ont initié la journée par quelques mots introductifs. Le Général de division Mohammed Lakouti, Représentant des Forces Armées Royales du Maroc, a introduit la session en rappelant le rôle historique du Maroc dans le maintien de la paix onusien. Le Général de corps d’armée Éric Peltier, Directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie, Ministère des Armées français, a appelé à la réforme des OMP, afin qu’elles conservent leur crédibilité et leur légitimité politique. Solène Jomier, Chercheuse au sein du GRIP et coordinatrice de l’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix, a proposé un aperçu du programme de la journée et encouragé la participation de la salle aux échanges.

Panel 1 : Intégrer et ajuster : les efforts de réorganisation depuis le Siège des Nations unies

Voir la vidéo du panel 1 du séminaire

Ce premier panel a réuni trois intervenant·e·s, et a été modéré par Arthur Boutellis, Conseiller senior à l’International Peace Institute (IPI) et chercheur associé à l’Observatoire Boutros-Ghali.

Ce panel s’est ouvert avec l’intervention du Général de brigade Guillaume Ponchin, qui a souligné le travail de la France auprès des Nations unies, à l’heure où l’organisation rencontre une crise structurelle. Polarisation du Conseil de Sécurité, crise de financement, la dimension « maintien de la paix » se retrouve noyée dans un environnement marqué par des difficultés considérables. La France soutient activement les initiatives de réforme engagées par le Secrétariat général, mais aussi le travail de fonds pour établir des mandats simplifiés, réalistes et cohérents. À cela, il faut cependant associer les moyens financiers adéquats, pour garantir un alignement entre le mandat et les ressources. Le Général souligne l’utilité du travail au niveau militaire, en accompagnement du travail diplomatique, afin de garantir la prise en compte des réalités de terrain dans l’élaboration des décisions politiques. En matière de structuration des missions, la planification intégrée des missions doit être améliorée, tout comme la gestion commune entre les différentes entités du Pilier paix et sécurité : le DOP, le DOS, et le DPPA. Il estime par ailleurs que l’évaluation de la performance sur le terrain doit viser non plus seulement le niveau des contingents, mais la mission  de manière plus transversale, à travers une focale élargie plus à même de permettre une compréhension globale de la situation. Sur le terrain, la France travaille aussi sur une meilleure prise en compte de la lutte anti-drone – elle a œuvré à cela au sein du Comité C34 – alors que ce type de menaces se multiplie dans les missions (FINUL, MONUSCO). Pour conclure, le Général estime que la réforme ONU80 peut représenter une opportunité profitable dont il faut se saisir pour améliorer des OP qui restent un pivot du multilatéralisme.

Flaminia Minelli est ensuite revenue sur attentes majeures qui pèsent sur l’ONU et sur le personnel du maintien de la paix. Si le maintien de la paix est un outil qui a constamment évolué, elle souligne que les réformes doivent avant tout veiller à répondre aux besoins. Protection des civils, sécurité des Casques bleus, les défis sont nombreux et doivent rester au cœur de la réflexion. Pour autant, elle rappelle que chaque jour, « les missions sauvent des vies ». Évoquant la prochaine Revue de toutes les formes d’opérations de paix, elle estime qu’il s’agit d’un travail inédit, très global, qui vise à émettre des recommandations stratégiques, en s’appuyant sur de larges consultations auprès des États membres, des organes de l’ONU, des organisations régionales et de la société civile. Si le maintien de la paix reste un outil qui fait l’unanimité « en théorie » parmi les États membres, il faut en pratique un engagement uni de la part tous les États membres, du Conseil de sécurité et des acteurs régionaux au service de solutions politiques durables. Les missions doivent être dotées de mandats réalistes, ciblés et hiérarchisés, mais doivent pouvoir aussi s’adapter à des circonstances changeantes. Les rendre plus agiles, y compris en matière de procédures administratives et de capacités budgétaires, est nécessaire pour une meilleure adaptabilité. Pour ce faire, il est essentiel que les Pays contributeurs respectent un seuil de préparation adéquat permettant de déployer rapidement et efficacement des troupes pour répondre à des besoins changeants. Flaminia Minelli insiste sur l’importance de promouvoir une culture de l’efficacité et de l’efficience, qui se focalise plus activement sur les impacts et peut démontrer plus activement ses résultats.

Concluant le premier panel, Ronny Patz s’est intéressé plus particulièrement à la situation financière de l’ONU et de son pilier Paix et Sécurité. Il a souligné l’importance de distinguer les actions qui relèvent de la réforme et celles qui relèvent des coupes budgétaires qui affectent l’organisation. Il s’est interrogé : réforme-t-on pour l’ONU d’hier, qui n’existe déjà plus en raison des coupes, ou bien pour l’ONU d’aujourd’hui, avec ses nouvelles réalités déjà en cours de mise en place ? Les missions de paix disposent d’un budget séparé, qui repose sur les contributions obligatoires, statutaires, des États membres. Elles sont donc surtout affectées par la crise de liquidités et les arriérés de paiements obligatoires. Cependant, il estime que la crise actuelle, qui impose notamment une réduction de 15% du budget des OP, dépasse ces enjeux très actuels. Il y a une dizaine d’années, les OP disposaient d’un budget de 8 ou 9 milliards de dollars. Si le nombre est bien moindre désormais, certaines capacités ont augmenté et ont besoin d’être justement financées. Évoquant ONU80, il estime que la réforme travaille sur trois axes : l’efficacité administrative – ce qui se traduit par des coupes liées au manque de moyens ; la gouvernance des mandats – dont l’évolution reste limitée par un manque de volonté politique ; et la structure de l’ONU – qui se traduit par des fusions à certains échelons. Un obstacle se situe notamment au niveau des intérêts nationaux, alors que certains États disposent d’espaces d’influence prévalents. Ronny Patz s’inquiète de voir une réforme qui se focalise surtout sur une réponse administrative, bureaucratique et technique, alors même que certains problèmes sont éminemment politiques et relèvent de la gouvernance.

Présentation Power-Point de Ronny Patz

Recommandations et pistes de réflexion du panel :  

– Améliorer la planification, l’analyse situationnelle en temps réel et l’agilité des missions ; 

– Se fixer des résultats intermédiaires et valoriser les étapes atteintes, au-delà d’un seul objectif final lointain et malléable  ; 

– Accepter qu’on ne peut pas « faire plus avec moins », fixer des objectifs réalistes mais qui gardent une part d’ambition/peuvent démontrer des résultats  ; 

– Soutenir des restructurations internes qui lèvent des freins bureaucratiques ou des effets « silo », au service d’un travail collectif plus efficient  ; 

– Adresser les aspects politiques et de gouvernance relatifs à la crise actuelle, trop souvent réduite à ses composantes techniques et bureaucratiques ;  

– favoriser une prise de conscience collective : chaque État membre doit accepter que ses priorités soient réduites, car « Le système est plus important que l’ensemble des partis ».  

Panel 2 : Mettre en œuvre et adapter : les opérations de maintien de la paix face à l’application des réformes sur le terrain

Voir la vidéo du panel 2 du séminaire

Modéré par Clémence Buchet-Couzy, chargée de recherche au sein du GRIP et à l’Observatoire Boutros-Ghali, ce deuxième panel à réuni quatre intervenant·e·s.

Le Général de division Khar Diouf, des Forces armées du Sénégal, est intervenu en premier. Sa présentation se concentrait sur sa récente expérience de Commandant par intérim de la MONUSCO, et tentait d’expliquer les enjeux relatifs à la planification du plan de contingence pour la mission. La MONUSCO comme les autres missions a dû faire face à des restrictions budgétaires et capacitaires importantes alors que les attentes en matière de protection des civils (POC) étaient en hausse en raison de la dégradation de la situation sécuritaire à l’est du pays. La question principale était de maintenir la crédibilité et légitimité de la mission. Il fallait décider conjointement quel était le seuil opérationnel irréductible, c’est-à-dire en deçà duquel la mission ne pouvait pas agir pour accomplir ses mandats, et comment maintenir ce seuil malgré les réductions. Certaines missions devaient se maintenir : la POC, la dissuasion, la force de réaction, le soutien à l’État et l’autoprotection. Le Général a souligné quatre niveaux de capacité cruciaux pour maintenir les activités majeures de la MONUSCO : manœuvre, mobilité, commandement et coordination. Il a ensuite expliqué l’impact réel de la baisse d’activité de la mission dans plusieurs secteurs, soulignant des fermetures de bases, une augmentation de l’activité des groupes armés, une perte de profondeur stratégique ou encore un passage d’une posture proactive à une posture défensive. Cela a créé d’importantes contraintes logistiques sur le plan de la mobilité aérienne et de soutien terrestre. Mais, selon lui, le plus gros coût pour la mission est l’impact négatif sur sa perception par les populations locales, la crédibilité stratégique a été affectée et le sentiment anti-MONUSCO s’est développé. La crédibilité d’une mission repose sur sa présence, sa capacité et sa volonté. Ses recommandations incluent de prioriser certaines tâches, définir des seuils irréductibles opérationnels, avoir un financement prévisible, faire de la protection par projection, avoir une communication stratégique proactive et renforcer les partenariats régionaux.

Présentation Power-Point du Général Khar Diouf

Colonel Radouan Khamid, des Forces armées royales (FAR) du Maroc, est intervenu après afin de parler de l’impact du plan de contingence sur les FAR en s’appuyant sur son expérience récente de commandant du contingent militaire marocain à la MINUSCA. Il a commencé par rappeler que la réduction et le plan de contingence sont arrivés à un moment très instable pour la mission, ce qui a créé des défis opérationnel, logistique et stratégique majeurs. La réduction des moyens a demandé une réorganisation de la mission sans beaucoup de soutien et surtout les contingents qui restaient déployés se sont retrouvés avec une charge opérationnelle accrue. Les groupes armés peuvent aisément exploiter le vide relatif laissé par les retraits et fermetures de base. La réduction de la présence de la MINUSCA sur le terrain crée une contraction opérationnelle et d’influence. La charge supplémentaire de travail, la réduction des rotations, le fardeau des transitions d’activités peut impacter négativement la santé mentale des contingents qui restent. Face à ces contraintes, les FAR ont dû s’adapter, en renforçant la polyvalence et l’autonomie logistique des contingents. L’intégration des technologies en appui aux contingents a également été un enjeu. Il était important de mieux former les contingents à des nouvelles menaces et outils, mais également les former à agir rapidement et sous la contrainte en gérant un niveau élevé de stress opérationnel. Il a conclu sa présentation en mettant en avant le fait qu’il faut réformer sans affaiblir l’efficacité, et cela se fait en ajustant les capacités aux menaces et aux contraintes opérationnelles, en renforçant la formation et en préservant l’efficacité, la crédibilité et la continuité de l’engagement marocain.

Toujours du côté de la MINUSCA, Dr Néné Amy Ouedraogo est ensuite intervenue en sa qualité de Contrôleur général de police et conseillère du chef de la composante police de la MINUSCA, elle a notamment été responsable de la gestion du plan de contingence pour la composante police de la mission. Tout comme le Colonel Khamid, elle a souligné le fait qu’un tel plan est arrivé à un moment charnière pour la mission qui soutenait l’organisation d’élections majeures pour la Centrafrique. Elle a d’abord mis en avant les réductions importantes en termes d’effectifs de police qui ont conduit à une réorganisation très rapide à la veille des élections. Cela a conduit à un gel de nombreuses activités, notamment de formation des forces de sécurité intérieures, au profit des élections. L’impact a aussi été matériel, au niveau du parc de véhicules et des vols pour aller sur le terrain hors de Bangui. Cela a eu des conséquences sur les conditions de travail, l’exécution des missions et le niveau de stress et la santé mentale du personnel. Surtout, les personnes qui sont parties étaient les plus expérimentées, ce qui a pu créer un certain déficit capacitaire. Sur le terrain, le maillage sécuritaire était moindre en raison d’un nombre de patrouilles limité, ce qui a conduit à une hausse de la criminalité. Il a eu beaucoup de réorganisation des activités et une priorisation pour privilégier les « hot spots ». Des aménagements d’horaires ont été mis en place aussi. Elle a insisté sur l’importance de garder une communication transparente avec l’État hôte dans ce genre de situation, pour expliquer les contraintes de la mission. Un renforcement de la collaboration avec d’autres agences onusiennes sur place pour permettre une continuité de certaines activités était une autre solution envisagée. Enfin, une gestion rationnelle des effectifs et une suppression des doublons peuvent être une bonne solution.

Enfin, la Professeure Sarah-Myriam Martin-Brûlé, de l’Université Bishop et du Centre Francopaix a conclu ce panel de discussions. Sa présentation a abordé la question de l’utilisation des technologies émergentes sur le terrain des missions. Leur utilisation est souvent présentée comme un atout possible pour accroitre l’efficacité opérationnelle. Cependant, leur intégration nécessite à la fois une bonne planification et une bonne gestion des ressources opérationnelles ; des éléments aujourd’hui sous tension au sein des missions. Elle a rappelé qu’il y a souvent un fossé entre la façon dont sont présentées et conçues ces technologies au siège à New-York et la réalité du terrain des missions. Il ne faut pas les voir comme des solutions miracles. Une fine connaissance du terrain et de ses spécificités ne sera jamais remplacée par des outils technologiques. Les références culturelles et l’imaginaire collectif, au-delà d’une langue commune, sont souvent bien différents. Parfois, des technologies très simples sont les plus adaptées. De plus, il faut prendre en compte le décalage de formation qui peut exister entre les différents contingents, c’est le cas aussi au niveau du degré d’alphabétisation. Elle a également souligné que certains États mettent à disposition certaines technologies associées à des compétences spécifiques, ce qui pose la question de l’imputabilité et des conditions réelles de mises à disposition (formation, entretien, licence, etc).

Recommandations et pistes de réflexion du panel :  

– Prioriser les tâches les plus essentielles et définir le seuil stratégique opérationnel en deçà duquel la mission ne peut plus agir décemment ; 

– Communiquer avec l’État hôte sur les contraintes et restrictions associées au plan de contingence pour préserver de bonnes relations ;  

– Continuer à placer la perception de la mission par les populations au cœur des préoccupations même en contexte de contingence ; 

– Faire attention au stress opérationnel et à l’impact sur la santé mentale du personnel qui reste et doit souvent gérer une charge de travail plus importante ; 

– Soutenir les partenariats et la coordination avec les autres agences de l’ONU et l’équipe pays présentes sur place pour maintenir la continuité des activités ;  

– Renforcer les partenariats régionaux ;  

– Renforcer la formation du personnel en uniforme pour intégrer ces nouveaux défis ;  

– S’appuyer sur les technologies émergentes sans négliger les spécificités du terrain des missions.  

Panel 3 – Innover et pérenniser : défis de la cohérence des nouveaux modèles d’opérations de paix face aux nouvelles incertitudes

Voir la vidéo du panel 3 du séminaire

Le dernier panel, qui a donné la parole à trois intervenant·e·s, était modéré par Antoine Younsi, chargé de recherche au GRIP et à l’Observatoire Boutros-Ghali.

Daniela Kroslak présente le cas d’Haïti comme un laboratoire des nouvelles formes d’opérations de paix, où l’ONU évolue d’un rôle d’acteur central vers celui de facilitateur et d’appui. Le BANUH (ou UNSOH) illustre l’émergence de modèles hybrides mêlant acteurs locaux, régionaux et onusiens. Elle souligne plusieurs défis majeurs : d’abord la nécessité d’une répartition claire des rôles, car la flexibilité institutionnelle ne peut remplacer une vision politique cohérente. La cohésion doit être stratégique et politique, pas seulement administrative. Ensuite, la légitimité constitue un enjeu central : les populations expriment une fatigue vis-à-vis des interventions internationales et peuvent percevoir même une mission d’appui comme intrusive si elle n’est pas à l’écoute des réalités locales. Elle insiste également sur la relation avec les populations, dont les attentes immédiates en matière de sécurité et de services essentiels dépassent les capacités d’une mission onusienne. La crédibilité des opérations dépend alors fortement de la communication stratégique, du respect des droits humains et du comportement exemplaire des contingents. Pour elle, l’avenir des opérations de paix passe par des partenariats plus souples entre l’ONU et les États, centrés sur les dimensions politiques et institutionnelles plutôt que strictement sécuritaires. Les institutions nationales doivent rester au cœur de la réponse afin d’assurer une stabilisation durable et légitime.

Nicolas Guinard explique que l’engagement de l’OIF dans les opérations de paix vient du constat que celles-ci se déploient souvent dans des espaces francophones alors que les contingents ne maîtrisent pas toujours le français. Or, la langue facilite les échanges avec les populations et améliore l’efficacité opérationnelle dans des contextes complexes. L’OIF intervient donc à la fois sur le plan technique et politique. Elle forme les personnels francophones aux standards des opérations de paix, promeut l’usage du français et développe les compétences interculturelles. Sur le plan diplomatique, l’OIF agit comme plateforme de plaidoyer afin de porter une vision francophone du maintien de la paix et de mobiliser des coalitions d’États membres. Nicolas Guinard défend plusieurs priorités : maintenir la primauté du politique, rappeler que les opérations de paix ne remplacent pas les solutions politiques, et renforcer le rôle des organisations régionales dans les processus de dialogue. Il plaide aussi pour des opérations plus souples, robustes et adaptées aux contextes locaux, notamment grâce à des formations contextualisées et à une meilleure interopérabilité des contingents. Il identifie la désinformation comme un nouveau défi majeur. Le cas haïtien est présenté comme particulièrement innovant : mandat robuste, pilotage régionalisé et soutien flexible. L’OIF y joue un rôle actif, notamment à travers un envoyé spécial et des formations linguistiques et interculturelles destinées aux contingents. Enfin, il rappelle que, malgré les difficultés actuelles à obtenir des consensus internationaux, les Nations unies conservent une expertise, des standards et une légitimité uniques dans le domaine du maintien de la paix.

Arthur Boutellis souligne le paradoxe apparent entre innovation et pérennisation des opérations de paix, qu’il juge pourtant très pertinent dans le contexte actuel. Selon lui, les opérations de paix ont toujours évolué avec leur époque : elles constituent elles-mêmes une innovation historique de l’ONU. Il estime toutefois que le système traverse aujourd’hui une période de transition profonde, marquée par la fermeture de nombreuses missions et l’absence de nouveaux déploiements majeurs. Des forces alternatives émergent, souvent plus robustes militairement, mais moins efficaces politiquement, ce qui met paradoxalement en valeur les atouts du modèle onusien. Pour lui, le principal problème n’est pas l’absence de nouveaux modèles, mais le manque de conditions favorables : absence d’accords politiques, tensions géopolitiques, manque de consentement des États hôtes et contraintes financières. Il observe un glissement progressif d’une logique de résolution des conflits vers une simple gestion des crises, alors même que l’ONU ne doit pas devenir un simple prestataire de services. Face à cela, il estime que l’organisation doit adopter une approche plus géopolitique et mieux articuler les intérêts des différents acteurs. Malgré les difficultés, il demeure optimiste : l’ONU reste le seul acteur capable de combiner l’ensemble des dimensions nécessaires à une opération de paix réussie, et ces opérations conservent un fort soutien politique, notamment parmi les États francophones. L’enjeu est désormais de préserver les compétences et capacités existantes afin d’être prêt lorsque le contexte international redeviendra favorable. Il insiste enfin sur l’importance du leadership futur de l’ONU, notamment dans la perspective de la désignation du prochain secrétaire général.

 

Recommandations et pistes de réflexion du panel :  

- Développer les compétences des acteurs clés du maintien de la paix et pérenniser les capacités organisationnelles de gestion des crises ;  

- Poursuivre la réflexion sur les impératifs de souplesse et d’adaptabilité des opérations de maintien de la paix ;  

- Consolider les partenariats avec les Communautés économiques régionales (CER) ;  

- Dépasser une conception exclusivement sécuritaire du maintien de la paix afin de promouvoir une stabilisation durable, légitime et inclusive ;  

- Renouveler la pertinence politique du maintien de la paix en tenant compte des attentes des partenaires locaux et en s’efforçant de formuler des propositions claires et opérationnalisables ;  

- Prévenir toute forme d’autocensure au sein du Secrétariat des Nations Unies. 

Solène Jomier, Chercheuse au sein du GRIP et coordinatrice de l’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix a proposé pour clôturer cette journée un résumé des échanges et quelques pistes de réflexion transversale.